placer la souris dessus pour arreter le mouvement
Anonyme, À PROPOS DE L'ARTISTE

Mili Presman, peintre qui suit une tradition aussi longue et mystérieuse, ou presque aussi longue et mystérieuse que la peinture, celle de l'étonnement en face à chaque tableau se dégageant de ses pinceaux, de ses doigts, de sa peau pour devenir un objet à jamais différent de ce qui a été revé, de ses illusions peut-être et de ses dits bien sûr.

Mili Presman le peintre qui répète la joie la peine la douleur l'espoir de son effacement vis-a-vis cet autre qu'occupe, transitoire arrogance de la forme, l'espace de son regard original, un autre ce tableau qui s'éloigne en quête de vues d'autrui étranges prunelles soupirails tableau s'envolant pendant que la forme reste, vaine chercheuse du vide, sa raison et sa façon de vivre.

Compréhension du vide a appelée Michel Leiris cette poursuite du nul, dans ce sens qu'on dépouille mentalement feuille par feuille arbres et vêtements, qu'on dénude pierre par pierre murs et couloirs et éventuellement valises, qu'on enlève fleurs et vivantes créatures jusqu'à ce que l'absence des derniers éléments permet voir et contempler un certain vide.

Et alors, Mili Presman le peintre toute faiblesse qu'imagine avoir touché l'intouchable commence la série de constructions et de reconstructions successives en quête de « la compréhension positive de ce terme à la fois identique et contraire au néant, l'absolu », sa petite aventure quotidienne depuis trente ans: obtenir les personnages, les ombres, les trottoirs qu'en sortant de démarches répétées auront réitéré à la fois et la nécessité et la précarité de sa peinture.

Au bout de la reconstruction elle espère quelque fois regarder sans être regardée, voir les personnages contempler un morceau de ville, l'entrée du métro, se rencontrer dans l'histoire de la toile. Mais c'est souvent inutile: Jean François Robin a écrit « Mili Presman aime plus que tout que ses personnages contemplent leur univers d'un coin, se réfugient à l'extrême bord du tableau comme s'ils voulaient le fuir, et puis non, ils restent, la raison prendre le dessus, ils attendent impassibles la fin du cataclysme ». Donc, pas d'espace, guère de place pour le peintre, car c'est elle la seule expulsée dans son labyrinthe.

Depuis quelque temps de nationalité franco-argentine, Presman a été et continue à être habitée par las villes qui s'appellent Paris, ville où elle habite dés 1980.

Bernard Dessauvages, SOBRE? NON!

Surprenante, souriante, séduisante, énergique, volontaire, déterminée, enivrée, enivrante, troublée, fluide et précise, comme un souvenir d'hier, rhabillé par la nuit, grande comme un cirque démonté, posé par terre quelque part près de chez vous ...

Vous avez raté la séance d'hier?.. Ne vous inquiétez pas, une autre est prévue pour bientôt! Cette femme est prolixe, elle en fait juste assez pour ne pas trop en faire, et frappe à votre porte, si elle en a envie...

Car en vie il y a, et en vie elle y est!...

Pour elle, c'est un peu Dieu qui toujours l'accompagne, la guide vers les autres avec son grand sourire, et sa fatigue aussi... Sans les trous dans les mains qui l'empêcheraient de peindre.

Argentine, Parisienne et bien Russe à la fois, pensez à tout cela et vous comprendrez mieux pourquoi, aussi souvent, elle déborde sur tout.

Rien de sobre la-dedans, rien de tiède non plus... Regardez-les ces gens qu'elle croise au hasard, dans nos lieux, dans nos rues, ou ailleurs, très loin,vers d'autres latitudes. L'attitude est la même, et les regards sincères, car, même fatiguée, elle ouvre encore son oeil, et son regard sur vous... Et, jamais ne dédaigne...

"Et, si, pour être honnête, l'avion le permet, c'est avec un BATEAU qu'elle y irait quand-même, tant elle a de la peine à pouvoir accepter, qu'autant d'histoires humaines soit autant dispersées..."

Tout cela rime enfin, il faut s'en rendre compte. Et elle s'y évertue, c'est bien là qu'elle nous touche.
Un rien d'eau-bord de l'oeil l'armes quand il fait beau, ou radieuse en hiver, elle réchauffe le coeur sans réclamer son dû... Et s'en revient contente, de vous avoir revu, s'asseoir au chevalet et passer sa nuit blanche, comme un Edmond Rostand mâtiné de Jourdain, station de métro popu, d'où s'échappe des flots de solitudes humaine piégées par le travail.

"Ma belle-ville, dit-elle. j'y vois pousser des arbres, et des enfants aussi, et des vieillards vieillir, et des gares... Et des amours partir, en portant des valises, débordées de mouchoirs, pour rire, même des pleurs, juste pour pas mou rire..."

Sachez qu'à ce jeu-là, personne n'est perdant, du moment que l'on puisse au moins "pour un instant", pour un instant seulement, être beau, une heure quelque fois, et rien qu'une heure durant, s'échapper à l'ennui et relever son nez du trottoir ou l'on trotte, comme son nom l'indique, en rentrant vers chez soi, boire son bol d'habitudes...

La Grosse Boule sur son site tourne bien lentement, mais si vous essayez d'y voir quelque chose, qui parle un peu de vous, vous en seriez surpris, et puis content, aussi...

Et vous lèverez le nez de nos trottoirs humides

Et puis, pour un instant, vous verrez du soleil...

ON EN A GRAND BESOIN

C'est une denrée rare

Etoiles d'encre, ENTRETIEN AVEC MILI PRESMAN

Ma valise
ma boîte à rêves
et à cauchemars
mon souffle haletant

Nathalie Ouakratis

(Image en noir et blanc)

Etoiles d’Encre : Peux-tu nous dire pour commencer quelles sont tes origines et quel a été ton parcours pour arriver ici dans cet atelier qui se trouve parmi d’autres ateliers d’artistes à la Forge de Belleville ?

Mili Presman : Je suis originaire d’Argentine. L’Argentine est un pays où les gens ont beaucoup d’origines étrangères. Mes grands-parents sont d’Europe de l’Est, Russes, Polonais, Roumains… Moi je suis de la deuxième génération, d’origine à la fois juive et d’Europe de l’Est. Et comme ma famille n’est pas pratiquante, je me suis parfois sentie un peu sans véritable identité. Mais je me suis rendue compte que c’est le cas de beaucoup de Juifs argentins. On est un peu nomades. Je suis née à Cordoba qui est la seconde ville du pays.

E E : Et comment t’es venu ce goût pour la peinture ?

MP : Ça m’est venu très petite. En Argentine il y a école seulement le matin ou l’après-midi. Et mes parents qui sont d’origine européenne ont fait comme on le fait ici, ils nous ont envoyé apprendre l’anglais, la danse et la peinture. J’ai commencé à peindre j’avais 4 ou 5 ans. Je faisais de la copie de tableaux anciens j’avais 6 ans… Et puis je n’ai jamais arrêté. J’ai fait aussi de la céramique très jeune, mais tout cela était considéré comme un hobby. Mon père était médecin et il estimait qu’il fallait faire des études sérieuses. Alors j’ai étudié l’architecture pendant trois ans, mais je n’aimais pas ça ! Je voulais être peintre. J’ai travaillé dans un atelier de céramique et j’ai arrêté la Fac. Mes parents qui n’était pas d’accord avec mon choix ne m’ont plus jamais aide financièrement mais j’avais fabriqué des jeux d’échec en terre et en les vendant je me suis payé mon voyage pour l’Europe.

 

Je vais me perdre
ou me trouver
là où je ne suis pas

Nathalie Ouakratis

(Image en noir et blanc)

E E : Tu as travaillé longtemps la céramique ?

M P : Oui, ça me plaisait et c’est pour ça qu’il y a de la matière dans mes toiles. Mais là-bas c’est très mal vu car c’était les Indiens qui fiassent de la céramique… A l’époque il n’y avait pas de céramique artistique ni d’école d’art où apprendre, c’était de la céramique utilitaire. Et ma famille ne l’admettait pas. En plus, c’était l’époque des militaires, et je ne voulais pas rester dans mon pays. J’avais vingt ans, je ne m’entendais pas avec mes parents, avec une amie on a ramassé un peu d’argent, on a pris le bateau et on est parties…

E E : Ton histoire colle vraiment avec le thème de l’exil, vous êtes parties comme ça, à l’aventure toutes les deux ?

M P : Oui… et je n’avais aucune idée de ce qu’était l’Europe. On est parties en bateau . La traversée pour l’Espagne durait dix-sept jours, dix-sept jours ou touts les rêves était permis. En Argentine c’était une période vraiment dure. Moi je ne supportais plus. Il y avait des persécutions, des camps de concentration, des amis qui mouraient et on faisait comme si rien ne se passait. Chez moi on n’en parlait pas. Beaucoup de jeunes entre 17 et 20 ans s’engageaient contre les militaires et prenaient les armes. Moi j’avais peur de prendre les armes. Mais je ne voulais pas accepter ce qui se passait et ne rien faire. Et puis mon père ne me parlait plus, alors on est parties… On n’avait rien, mais on était inconscientes. Moi j’ai beaucoup de chance dans la vie et à chaque fois que j’ai entrepris quelque chose comme ça, ça a bien tourné.

Vous n’êtes aujourd’hui,
vous n’êtes moi que parce que je vous vois
et je vous aime,
voyageur penché sur le bastingage,
comme un navire en mer croise un autre navire,
laissant sur son passage des regrets inconnus

Fernando Pessoa

(Image en noir et blanc)

E E : Donc tu es arrivée en Espagne et comment t’es-tu débrouillée ?

M P : D’abord je voulais faire de la céramique. J’avais mon oncle qui est un acteur argentin exilé politique à Madrid, et juste à côté de l’endroit où il habitait se trouvait un atelier de céramique. Et dès le lendemain de mon arrivée j’ai pu me mettre à travailler la céramique grâce à ces gens qui le conessais et qui sont devenus mes meilleurs amis. Je suis restée un an là-bas mais mon rêve c’était de venir à Paris pour faire les Beaux-Arts. Et puis à Madrid c’étaient les années 70 juste après Franco, et on faisait la fête tout le temps. Moi je voulais faire des études… et là je sentais que je n’avançais pas.

E: Et pourquoi ce choix de Paris, alors que tu ne parlais pas le français, c’était un obstacle non ?

M P : Déjà pour nous en Argentine la France c’est le pays de l’art. C’était un rêve… J’avais une adresse à Paris d’une jeune fille qui était venue chez moi dans le cadre des échanges internationaux, et c’est elle qui m’a trouvé un travail comme fille au père. Ça a été l’année la plus dure de ma vie car je suis très bavarde et je ne parlais pas un mot de français ! J’avais 22 ans et j’ai parlé le français au bout de trois mois. J’étais obligée d’apprendre puisque je ne pouvais pas parler une autre langue ! Ça s’est passé à chaque fois comme ça lorsque j’ai dû apprendre une langue. Maintenant que je me rends en Egypte régulièrement car mon ami est égyptien, je parle arabe assez bien pour me débrouiller. Je me suis trouvée à un moment toute seule avec les femmes au village durant deux mois, et je t’assure que j’ai apris tres vite pour pouvoir parler.

E : Donc pour en revenir aux voyages et à l’exil qui marquent certaines de tes toiles puisqu’on y retrouve ces personnages en errance avec une valise, tu as toujours eu envie de partir, de connaître d’autres espaces ?

M P : J’ai vécu déjà aux Etats-Unis durant un an dans le cadre de ces échanges internationaux lorsque j’avais seize ans. Et j’ai appris l’anglais. Je crois que l’idée de voyager a commencé là. Mais l’histoire de la valise que tu as vue et qui est sur les peintures, ça n’est pas uniquement une histoire de voyage. Moi je me retrouve avec ma famille en Argentine, mon ami en Egypte, et ma vie ici en France. Je me suis trouvée à un certain moment ne sachant plus quel chemin je voulais prendre, où aller, où vivre pour finir… Je suis toujours tiraillée. Et la valise a pris beaucoup de signification en faisant les tableaux. Les choses sont sorties sans que je m’en rende compte et elles ont pris un sens. Certaines personnes m’ont acheté les tableaux où il y a la valise pour leur fille de vingt ans car c’est le moment du départ dans la vie. A un moment ou à un autre de ta vie tu as un problème de valise. Une séparation… un départ…

 

… J’ai eu un pays
aujourd’hui, autrefois
L’impossible mémoire…

Santiago Funes

(Image en noir et blanc)


Et puis j’ai dessiné la valise ouverte avec ces personnages qui sont en l’air, et pour moi ça parlait des souvenirs, de tout ce qu’on emmène dans une valise, les lettres surtout… Mes valises, celles que tu vois là dans l’atelier ce sont des valises anciennes, et avec mes origines juives, ça signifie aussi des choses… Moi j’ai adoré mes grands-parents qui étaient des gens extraordinaires qui m’ont toujours aidée, et ils me racontaient leur enfance en Russie, et ça aussi ça fait partie de mon histoire de valise et de souvenirs.

… Au revoir
des intersections manquées
fuite en avant…

Santiago Funes

(Image en noir et blanc)

E E : Peut-être que grâce à cela tu te sens un peu chez toi partout, un sentiment qui dépasse celui de l’exil ?

M P : C’est vrai qu’à Louxor où je vis avec des Musulmans, je me sens comme chez moi. On a la même façon de manger et de faire plein de choses quotidiennes, peut-être parce qu’on est des Orientaux ? Moi je suis originaire d’une famille d’intellectuels où les études étaient très importantes, et mon ami lui ne sais pas lire ni écrire. Et pourtant nous avons énormément de choses en commun. L’essentiel je crois c’est le spirituel. Dieu, le mien, c’est comme un compagnon pour moi. Et le sens de ma vie c’est ma peinture et le côté social, les liens humains avec les gens. Dès que je m’éloigne de ça ne va pas. Je crois qu’on m’a donné un don et que je dois le partager en faisant ressentir aux gens ce qui est aussi présent dans leur vie à eux. Ce qui les touche quand ils regardent mes toiles crée des liens entre eux et moi. Ici il y a des personnes qui reviennent chaque année lorsqu’il y a les portes ouvertes voir mes tableaux. Ma peinture c’est une façon de communiquer et de donner. Et puis je me dis que j’ai un contrat avec Dieu, s’il me permet de vendre beaucoup de tableaux, alors je peux aider des amis en Egypte ou ailleurs à réaliser des projets de leur côté, et ça fait une chaîne. Ça crée une sorte de solidarité…

Je suis parti pour me sentir`
étrange éperdu
Et me voilà
étranger perdu

Nathalie Ouakratis

(Image en noir et blanc)

E E : Et comment es-tu passée de la céramique à la peinture lorsque tu es arrivée à Paris ?

M P : J’ai fait à Paris l’école des Arts Appliqués en céramique, mais quand j’ai fini je n’avais pas d’argent pour m’installer. Et tous mes amis qui faisaient de la céramique se sont installés à la campagne. Je suis donc rentrée à la Fac en arts plastiques et j’ai rencontré un professeur, James Durand, qui travaillait la photocopie. Ça s’appelait Copy Art, et c’est là où j’ai appris la photocopie. Tu sais que mon travail c’est à partir de photos, ensuite je travaille à déformer l’image avec la photocopieuse, et puis je peins. Et je trouve que le travail que je fais aujourd’hui est un ensemble de tout ce que j’ai fait jusqu’à maintenant. La composition de l’espace dans mes peintures rappelle mes quatre ans d’architecture, la matière c’est le temps que j’ai passé à travailler la terre, et les gens que tu vois dans mes tableaux sont ceux que j’ai rencontrés et qui acceptent de poser pour moi.

E E : Tu prends les gens en photo ?

M P : Je les prends en photo. Il y a une partie des gens qui posent comme je leur demande et une partie des gens que je prends dans la rue dans Paris. Le personnage à la serviette là-haut, c’est un homme d’affaires à la Défense. Et ensuite je fais mes mélanges. Mais avant je déformais beaucoup plus les images, parce que je n’aime pas trop la réalité… Maintenant je ne les déforme plus mais je mets les personnages dans des situations qui ne sont pas réels. C’est la notion d’espace qui est un peu perdue. J’aime aussi beaucoup le cinéma et je crois que ma façon de voir les choses est assez cinématographique.

… Cicatrices
Contours
quelque fois, c’est mon ombre
que je suivais…

Santiago Funes

(Image en noir et blanc)

E E : Donc après tes études à la Fac tu as réussi à avoir un atelier de peintre ?

M P : Non, j’ai toujours travaillé chez moi. Et je ne suis dans cet atelier que depuis trois ans, mais ça a beaucoup changé les choses pour ma peinture. J’ai toujours vécu dans un studio ou un deux pièces et une des deux pièces me servait d’atelier. Pour payer mes études et jusqu’à aujourd’hui je travaille dans la vente à mi-temps. J’ai fait plein de choses au départ, des tas de petits boulots… J’ai distribué des prospectus, et j’ai même plantée des tulipes au métro Jasmin… J’ai fait le ménage, enfin, tout quoi. Mais à l’époque c’était facile de trouver des petits jobs à Paris. Après avoir été jeune fille au père, j’ai donné des cours de céramique à la maison des enfants de Louveciennes. Et puis on s’arrangeait, on allait s’habiller aux puces, ça n’était pas cher.
Ce lieu ici je l’ai obtenu aussi par la chance, c’est Annie Barel la personne avec qui je partage l’atelier qui me la proposé Je ne l’ai pas cherché vraiment. Il faut que j’aie une envie profonde de quelque chose et ça marche !

E E : En fait, tu as la baraka ?

M P : Oui, c’est la baraka… Et puis la peinture ça sauve parce que tu peux dire les choses. Nous les artistes on est sensibles à ce qui se passe à l’extérieur… les problèmes dans la rue, les clochards, les soucis qu’ont mes amis… Tu veux résoudre les problèmes de tout le monde et tu prends ça sur toi. C’est beaucoup trop lourd ! Mais de pouvoir le sortir quand tu peins ça t’aide beaucoup. Le poids s’en va.

Je ne sais si je préfère
l’aube ou le crépuscule
je voudrais voir le soleil
se coucher à l’aurore
et m’unir aux
interstices

Nathalie Ouakratis

(Image en noir et blanc)

 

E E : Et l’Egypte, quelle place occupe-t-elle dans ta vie ?

M P : Ça c’est une belle histoire d’amour et d’amitié. Et on a construit beaucoup de choses ensemble avec mon ami. Lui il a un bateau et moi je l’ai peint… Il est très sociable aussi, on aime bien faire des choses avec les gens tous les deux. J’ai vécu à Louxor pendant un an et à ce moment-là j’ai peint là-bas. Mais maintenant quand j’y vais je fais des photos et puis je reviens et je peins ici. On s’est séparés par amour aussi. Moi je ne pouvais pas avoir d’enfants, et pour lui les enfants c’est essentiel. Et lui il sentait que ma peinture n’allait pas évoluer si je restais là… Donc il s’est marié et il a eu des enfants. Et comme en Egypte la polygamie existe, moi je suis la première et sa femme la deuxième. Et ça se passe très bien, on est tous en famille…

E E : Et lorsque tu y vas ça ne pose pas de problèmes ?

M P  Au début, j’ai hésité. Je lui ai dit : »Ce n’est pas dans ma culture » et il m’a répondu quelque chose de vrai qui m’a fait beaucoup rire : « Mais tu n’as pas de culture… » Et c’est bien parce que grâce au fait que je ne peux pas dire : ça c’est mon pays, ça c’est ma religion, que en fait je m’adapte partout. Moi quand on s’est rencontrés je n’étais pas trop au courant du problème entre l’Egypte et Israël et de la guerre du Sinaï. Alors quand il m’a demandé de quelle religion j’étais, j’ai répondu juive sans hésiter. Et ça a été une catastrophe ! Il m’a regardée et il m’a dit : « Je hais les Juifs… » Et il est parti. Ensuite c’est grâce à notre relation qu’il a complètement changé d’avis. Aujourd’hui il ne peut plus dire ça. Et ça a complètement bouleversé sa vie.

 

Je me suis éveillé tôt ;
je suis descendu dans la rue sans préjugé.
J’examine comme un qui songe. Je vois comme l’on pense.
Et un léger brouillard d’émotion s’élève absurdement en moi,
la brume qui se dégage de l’extérieur semble me pénétrer lentement.

Fernando Pessoa

(Image en noir et blanc)

E E : Et comment pourrais-tu parler de ton rapport à l’exil au milieu de toutes ces relations et de toutes ces histoires qui te relient avec des gens et des paysages si différents et pourtant si proches ?

M P : Quand tu t’en vas de quelque part tu n’es jamais plus chez toi nulle part. Au début je vivais ça comme un fardeau mais maintenant je le sens comme une richesse. En fait tu es toujours étrangère pour quelqu’un à cause de ton physique, de ta langue, ou ce que tu veux… Moi en Argentine on me traitait de Gringa parce que j’ai les yeux bleus et la peau claire. Et je me sens presque plus chez moi ici qu’en Argentine. Tu veux appartenir à quelque chose, et puis… Au début ça a été douloureux parce que je voulais être une vraie Argentine. Et ça n’est pas par hasard que j’ai toujours été avec des hommes de tradition très forte. Mohamed est un vrai Egyptien de l’époque des Pharaons. Et je suis fière d’appartenir à sa famille parce qu’ils ont une dignité familiale. A part ça ils n’ont rien, pas d’argent, pas de possessions, mais ils ont un nom de famille. Ils ont des traditions et ils te racontent des histoires sur la vie quotidienne… comment on fait si… comment on fait ça… Moi j’ai besoin de cette base-là.

E E : L’exil c’est la solitude aussi non ?

M P : Oui… c’est la solitude mais aujourd’hui je ne me sens pas seul, j’ai mes amis. On a crée une vraie chaîne d’amitiés très forte , une vraie famille. Leur amour est la dans les bonnes et les mauvais moments. Mon problème d’avoir de gens que j’aime a de lieux lointain est que j’aimerais bien que tout le monde soit la a la fois. Et il y a toujours quelqu’un qui manque…

C’est mon passé qui arrive,
toujours lui.

Encore une fois, ce vent
cette urgence

Santiago Funes

(Image en noir et blanc)

E E : Lorsqu’on s’est rencontrées pour la première fois lors de ton expo à L’écume du jour à Beauvais, tu m’as dit que tu aimais beaucoup la poésie et que tu avais un rapport important avec l’écriture ?

M P : J’aime beaucoup la poésie, mais je n’en écris pas. Je crois que ma peinture raconte des histoires, et les livres m’ont apporté beaucoup d’idées de peintures. J’aimerais bien travailler avec un écrivain pour mettre mon travail avec un texte qui l’accompagne. J’adore Christian Bobin par exemple, je me sens bien dans cet univers un peu comme le mien. Moi ce qui me plaît ce sont les sonorités des mots, même si je ne comprends pas tout. C’est musical, et moi j’aime le Jazz, et j’aime les phrases comme j’aime le Jazz. Les titres de mes toiles c’est mon ami Santiago Funes qui les a trouvés. Et la fille qui est en rouge dans cette toile, c’est Nathalie Ouakratis qui m’a aussi écrit beaucoup des petits textes qui accompagnent les photos.

E E : Et Pessoa ?

M P : Quand je reviens du travail et que je pense à mes tableaux, je regarde aussi les gens qui marchent et je les vois comme Pessoa. Il y a des phrases de lui qui pourraient être de moi. Toutes ces sensations qu’il a dans la ville, je les ressens aussi. Il avait un côté très triste et très dur, mais c’est la beauté de ses mots que j’aime. Et ça me touche les écrivains qui ont le même regard que j’aurais pour faire un tableau.

Vous n’êtes aujourd’hui,
vous n’êtes moi que parce que je vous vois,
et je vous aime,
voyageur penché sur le bastingage,
comme un navire en mer croise un autre navire,
laissant sur son passage des regrets inconnus

Fernando Pessoa

(Image en noir et blanc)

E E : Tu disais que les thèmes de tes tableaux te venaient dans les livres ?

M P : Ça me vient aussi beaucoup dans mes rêves, et dans les livres aussi… Ce sont des déclics comme ça… Par exemple j’ai travaillé sur le thème de la marelle. C’est très beau la marelle parce que ça monte jusqu’au ciel, et à chaque numéro je racontais une histoire. J’avais peint un homme et une femme qui se suivaient, et c’était la fille qui jetait le caillou et le garçon qui la suivait. A la fin elle lui donne le caillou et elle s’en va. Et en faisant ensuite des recherches, j’ai lu que c’est la femme qui a la connaissance et que c’est elle qui la passe à l’homme dans le thème de la marelle. Puis j’ai fait des cauchemars d’escaliers et de couloirs, alors j’ai fait beaucoup de tableaux de ça. J’ai peint aussi un petit personnage tout seul dans un grand espace très clair. Ça répondait à un besoin, je ne pouvais pas peindre autre chose… Ça avait un rapport avec le fait de ne pas trop savoir où aller.

E E : Tu ne peins qu’à l’intérieur des villes, il y a très peu de nature dans tes toiles ? Je pense aux sujets que peignait Frida Khalo peintre mexicaine que tu aimes et qui était très sensible à une certaine nature, toi pas tellement ?

M P : Moi je suis une femme des villes, je n’aime pas la campagne… En Egypte si… J’aime la chaleur, j’aime le sable, la poussière, et j’adore les palmiers. Et puis il y a le bord du Nil. Mais au bord du Nil il y a les histoires, c’est ça qui me plaît. On est sur la felouque, et quand tu avances doucement il y a toujours quelque chose qui se passe.

Ma promenade silencieuse est une conversation ininterrompue,
et nous tous, hommes, maisons, pierres, affiches et ciels,
sommes une grande foule amicale,
nous coudoyant de mots dans le vaste cortège
du Destin

Fernando Pessoa

(Image en noir et blanc)

E E : Il faut aussi qu’on parle un peu de ce lieu où tu as ton atelier maintenant, la Forge de Belleville.

M P : La Forge était un squatt d’artistes qui a fini par être légalisé, et à ce moment-là la partie des ateliers qui est fermée était louée à des artistes, mais sous forme d’atelier tournant. Au début Je devait rester seulement trois mois, puis c’est passé à six mois, et à un an. Et maintenant l’atelier est permanent. Sauf que la marie du 20° a un autre projet sur ce lieu et notre situation est redevenue précaire. . Ici c’est un véritable atelier où je me sens vraiment artiste. Et en plus on est 25 artistes donc il y a toujours du monde qui circule, et on s’entraide beaucoup au niveau technique, au niveau relationnel… Et ça te donne envie de travailler de voir les autres le faire. Moi j’ai toujours envie de partager et les deux lieux où j’ai un bon rapport avec ça La Forge et L’écume du jour sont des endroits où j’ai pu rencontrer des gens formidables qui vont contre l’individualisme qu’il y a partout maintenant.

E E : Est-ce que pour terminer tu as un projet ou une expo en cours dans les prochains mois ?

M P : Oui, justement, j’ai une expo prévue pour décembre prochain, dans une galerie Mediart rue Quincampoix avec trois autres artistes. C’est du petit format et je suis très contente, l’occasion de racontée des nouvelles histoires. En tout cas le quartier est génial. Tu vois, encore la baraka !…

ma valise
mon bagage
les derniers mots qu’il reste
de mon langage

Nathalie Ouakratis

(Image en noir et blanc)

Santiago Funes, VOEUX D'ARTISTES 2006
Urbaine, parisienne, semblant quelquefois être absorbée par la lecture du quotidien, regard solitaire d’aujourd’hui, chez Mili Presman la peinture cherche l’individu et son espace.

La ville comme carrefour de carrefours ? En tout cas, c’est dans cette ville de Paris que Mili Presman regarde, les passages piéton : ces lignes que la vie banalise, ces tranches blanches où les pas entament leur tâtonnement, ces plans minuscules, réduction peut-être de l’espace a une de ses expressions minimales.

La peinture trouve un enfant qui pénètre les arcanes du syllabaire dont les papillons surgissent qui ne seraient jamais matière de la perception de celui qui fait du décryptage un univers dont la possibilité serait, qui peut le dire ? Assurée par le vol des papillons. Le croissement serait maintenant ligne de concentration.

C’est le temps qui intervient, c’est dans le moment de la contemplation du tableau que le temps trouve le regard peint, mais aussi re-trouve la peintre qui cherche. Le temps, donc, comme la matière des croissements, comme l’enjeu des passages piéton, qui retrouveraient, eux, leur caractère d’espace, la splendide plénitude des individus qui, par hasard, se trouvent en face des ces tableaux de Mili Presman.

Paris, 2006
Anne-Marie Gazzini, SUR MILI PRESMAN

Mili Presman est née en Argentine où elle fait des études d’architecture. Aux Etats-Unis elle reçoit le prix « Blue Ribbon » de l’Ecole Régionale des Arts Plastiques du Connecticut. En France depuis 27 ans, elle obtient le diplôme des Arts Appliqués Duperré et une licence en arts plastiques à Paris VIII.

Au centre de son œuvre, la solitude et l’errance, la rencontre et la non rencontre, la quête d’identité. Actuellement la valise y prend toute sa force symbolique d’objet porteur d’émotions et de sentiments, de souvenirs et d’histoires créant ainsi un lien fort et singulier avec chacune des personnes qui entre dans sa peinture.

Au milieu de ce perpétuel questionnement autour des origines, il y a chez Mili, comme chez beaucoup d’Argentins, une grande puissance de vie et une force de création. On attend toujours avec impatience la nouvelle étape de son éternel voyage.

Juillet 2004

Santiago Funes, VOEUX D'ARTISTES, 2007

En réalité, je déclare n'avoir rien qui aurait pu me suivre dans cet impensable, m'abriter de sa couleur ou de sa musique contre cet amas de temps sans mémoire auquel une ville quelconque, une porte ouverte m'approchent, épais abîme, ou visqueux, cette absence où réside le petit secret de mon nom.

Paris, 2007

Malvina Silberman, À PROPOS DE MILI PRESMAN

Les peintures de Mili Presman sont des plans séquences, arrêt sur images ou se télescopent deux temps, passé et présent.
Personnages toujours en chemin, en déplacement, en quête de direction, de sens.
Le plaisir qu’a Mili Presman de peindre est un désir d’apparition, une nécessité de restituer la vie. Entrer dans la danse par la peinture.

Mars 2004.

Nathalie Ouakratis, SUR POLYLOGUES 2007
Mili Presman est peintre d’origine argentine, Elham Nazer est graphiste d’origine iranienne. En apparence, tout les sépare : langue maternelle, contexte, culture, mais leurs vies se répondent étrangement, telles des miroirs à reflets décalés.

Elham est touchée par l’ouvre de Mili…..

Valises charges de passé, errance, exil, solitude dans l’immensité ou la foule.

Mili retrouve dans le travail d’Elham ses thèmes de prédilection : le métro, la foule, les fracas et cette intimité de l’être au milieu du bruit. Elle aime son utilisation graphique de l’image, son sens du rythme visuel.

Chacune s’est reconnue dans la sensibilité de l’autre.

Leur rencontre s’encre, s’enracine.

L’opportunité de créer ensemble devient une évidence lors de l’exposition collective : « Liberté, Egalité, Fraternité », organiser par l’association La Forge de Belleville, a Paris. Chacune exprimera sa perception de l’autre dans son langage propre : peinture pour l’une, graphisme et vidéo pour l’autre. Dans l’espace qu’elles investissent alternent tableaux de Mili, créations graphiques et une vidéo de Elham, ainsi que trois cahiers suspendus, ou sont retranscrits dans trois langues : iranien, français et espagnol, des textes littéraires autour de ces trois valeurs phares.

A travers leur échange, Mili Presman et Elham Nazer ont tenté de donner un sens personnel à ces idéaux souvent galvaudés :

«Liberté, Egalité, Fraternité »
Jean François Robin, À PROPOS DE TOURBILLONS DE LA VIE
Avec les “Tourbillons de la vie“, sa nouvelle exposition à la galerie Médiart, Mili Presman fait sa révolution. Une exposition qui n’a jamais si bien porté son nom.

Un tsunami s’est abattu sur ses toiles, il les envahit, il les recouvre, tsunami dont la violence balaie l’espace de son écume mais charge aussi la matière de la peinture d’un épais mystère.

Heureusement ce tsunami reste humain, apparemment il ne fait pas de victime, l’espoir est encore vierge. Les spectateurs qu’ils soient homme, femme ou pigeon, semblent imperturbables et même indifférents au flot qui les frôle et les encercle. Une femme en rouge se balance. S’est–elle réfugiée sur sa balançoire ou prend-elle du plaisir à contempler ce raz de marée, bien à l’abri. Mili Presman nous pose la question et se la pose à elle-même, en prenant de la hauteur, en ne redoutant pas la distorsion de ses points de vue.

Mili décadre aussi, c’est déjà une vieille tradition dans son œuvre, elle aime plus que tout que ses personnages presque toujours vus de dos ou de trois quarts, contemplent leur univers d’un coin de la toile, mais ici le phénomène prend toute sa dimension, le personnage, peut-être effrayé par l’ampleur du cataclysme, se réfugie à l’extrême bord du tableau comme s’il voulait le fuir, Et puis non, il reste, la raison prend le dessus, il attend impassible la fin du cataclysme.

Pour ménager justement une sortie, Mili laisse toujours une issue, un passage piétons par exemple ou même plusieurs qui se croisent comme un labyrinthe. Plus symbolique encore, l’entrée d’une boulangerie, le pain de la vie n’est pas loin, n’est pas submergée, il est encore temps de s’y mettre à l’abri.

Les ombres sont longues (du soir ou du matin?), les trottoirs sont courbes, les passages souvent perpendiculaires et les bouches de métro béantes comme un gouffre, géométrie aux symboles mystérieux qui ne nous renseigne pas plus sur l’état mental et physique des acteurs que sur le lieu géographique de ce moment précis. Sont-ils encore victimes de l’exil ou courent-ils le monde pour se retrouver des racines, la couleur de leur peau, blanche ou noire le prouve.

Bien sûr ils essaient de s’exprimer, ils écrivent, mais leurs mots ne sont d’aucune langue, le déchiffrage des lettres est impossible, on y devine peut-être le rythme d’une conversation, d’une chanson ou d’un poème au sens qui nous échappera jusqu’à la nuit des temps.

Mili peintre universelle d’une langue qu’il reste à inventer.

Paris, décembre 2006
Santiago Funes, TOURBILLONS

Urbaine, parisienne, semblant quelquefois être absorbée par la lecture du quotidien, regard solitaire d’aujourd’hui, chez Mili Presman la peinture cherche l’individu et son espace.

La ville comme carrefour de carrefours ? En tout cas, c’est là, dans cette ville de Paris, que Mili Presman regarde, à l’heure de cette exposition, les passages piéton : ces lignes que la vie banalise, ces tranches blanches où les pas entament leur tâtonnement, ces plans minuscules, réduction peut-être de l’espace à une de ses expressions minimales.

Carrefour i. La peintre trouve une femme qui trouve un homme qui vient de passer mais qui, aussi, dans une autre version de l’espace minimal, s’approche de la ligne du regard de celle qui jamais ne réussira à le voir, tant la proximité devient impossible. Le croisement serait en réalité, ici, ligne de fuite.

Carrefour ii. La peinture trouve un enfant qui pénètre les arcanes de l’alphabet. Des papillons surgissent du texte, étrangers à la perception de l’enfant. Celui qui lit, moyennant sa propre réinvention des signes, crée un univers pourtant possible parce que le vol unique et insaisissable des papillons existe. Le croisement serait alors, ici, ligne de mystérieuse condensation.

C’est le temps qui intervient, maître des fuites et résultat des condensations. Le temps, donc, comme la matière des croisements, comme l’enjeu des passages piéton.

Selon les tableaux de cette exposition, Mili Presman semble avoir mis fin à ses interrogations sur des exils, à ses dialogues avec les valises de la ville qui ont beaucoup empli son œuvre récente. En plus, attirée par son exploration des espaces urbains, la peintre est passée, d’un bond, des petits aux moyens formats . Il y a là matière à question et aussi à inquiétude.

S’agit-il de l’appel d’une présence finalement admise, puisque la peintre se découvre Parisienne, habitée par la ville ou, plutôt, comme on l’espère, du fait qu’elle se aperçoit maintenant hantée par des nouvelles formes de tourbillon?

Paris, 2006